Entretien

Burkina Faso : « Nous voulons que les maisons de jeunes redeviennent de véritables carrefours d’opportunités »

Lancée pour contribuer à l’intégration sociale et économique des jeunes, l’initiative Carrefour des Opportunités (CarrOpps) facilite la transformation des infrastructures de jeunesse en véritables espaces d’accès aux opportunités. Réhabilitation et équipement des maisons de jeunes et des Centres d’éducation permanente et de développement des jeunes (CEPDJ), développement de services numériques, accompagnement des jeunes et des micro-entreprises, groupes des jeunes et accès aux offres d’emploi et de stages figurent parmi les principales actions du projet. Dans un entretien accordé à LA PLUME, Karim Nougoutara, coordonnateur du Carrefour des Opportunités, nous présente la vision de l’initiative, ses réalisations, les défis rencontrés et les prochaines étapes.

  • Pouvez-vous vous présenter et nous présenter le projet Carrefour des Opportunités, sa vision et ses principaux objectifs ?

Je suis Karim Nougoutara, coordonnateur de l’initiative Carrefour des Opportunités. Carrefour des Opportunités est une initiative qui vise à faciliter l’engagement positif des jeunes hommes et femmes à travers leur intégration sociale et économique. L’initiative est financée par le Royaume des Pays-Bas et mise en œuvre par un consortium d’organisations, notamment Tanager, WAKATLAB et AUXFIN Burkina Faso. Comme son nom l’indique, la vision de Carrefour des Opportunités est de faire en sorte que les infrastructures de jeunesse deviennent de véritables carrefours d’opportunités pour les jeunes. À l’origine, ces infrastructures ont été construites pour favoriser la promotion de la jeunesse ainsi que l’insertion sociale et économique des jeunes. Cependant, le constat est que beaucoup d’entre elles ne jouent plus pleinement leur rôle. Certaines sont délaissées ou utilisées à d’autres fins.

À travers Carrefour des Opportunités, nous voulons donc que ces infrastructures redeviennent de véritables centres d’opportunités. Lorsqu’un jeune s’y rend, il doit pouvoir y accéder à des services et à des possibilités qui lui permettent de renforcer son intégration sociale et économique.

  • Concrètement, quelles sont les opportunités qu’offrent le programme ?

Nous travaillons d’abord à dynamiser les centres qui existent, notamment les maisons de jeunes et les Centres d’éducation permanente et de développement des jeunes. Quand c’est nécessaire, nous procédons à leur réhabilitation et à leur équipement. Beaucoup de ces centres sont dans un état dégradé. La réhabilitation et l’équipement constituent donc un premier volet important de notre intervention. Nous facilitons également à la mise en place des organes de gouvernance. C’est un aspect essentiel, car l’absence d’organes de gouvernance a contribué aux difficultés de fonctionnement de certaines maisons de jeunes. Il n’était parfois plus clairement établi qui était responsable de leur fonctionnement.

Nous accompagnons donc les collectivités dans la mise en place de ces organes de gouvernance. Ce sont eux qui doivent contribuer à faire vivre les maisons de jeunes. Un autre problème concerne les ressources nécessaires au fonctionnement de ces infrastructures. CarrOpps accompagne ainsi la mise en place d’un modèle économique permettant à ces centres de générer leurs propres ressources, éventuellement avec l’appui de partenaires, afin de mener leurs activités. Les partenariats et les ressources extérieures peuvent progressivement diminuer. Il est donc important que le centre puisse elle-même mobiliser des ressources endogènes pour prendre en charge certaines dépenses, notamment l’eau, l’électricité et les autres charges liées à son fonctionnement et continuer d’offrir des services aux jeunes et à la communauté durablement. Nous travaillons aussi à la digitalisation des infrastructures.

Parmi les équipements proposés figurent notamment les bibliothèques numériques, qui permettent aux jeunes d’accéder à différents contenus, informations et services à travers les tablettes et les téléphones et des Groupes Digitaux de Jeunes (que nous appelons G50) dans les communes d’intervention. Le projet intervient particulièrement dans les communes rurales. Il ne s’agit donc pas uniquement de travailler dans les chefs-lieux de régions ou de provinces, mais aussi de rapprocher les opportunités des jeunes vivant dans les communes rurales.

  • Quels sont les principaux services auxquels les jeunes peuvent accéder dans ces espaces ?

Un jeune qui se rend dans un centre doit pouvoir accéder aux services qui y sont offerts. Il peut s’agir de d’accueil et Orientation, de formations sur des thématiques diverses: compétences de vie et citoyenneté, entrepreneuriat, préparations aux concours directs, métiers du numérique, Mise en position de stage, services de santé, Sport et culture et coaching des jeunes entrepreneurs etc.

Ce sont des services qui sont normalement prévus dans les maisons de jeunes et les Centres d’éducation permanente et de développement de la jeunesse. Nous essayons donc de faire en sorte qu’ils reprennent vie et que les jeunes puissent réellement en bénéficier. Au niveau des villages à travers les Groupes Digitaux G50, les membres ont accès à des services tels que les e-coaching sur l’agriculture, l’épargne, entrepreneuriat, l’accès aux intrants et au crédit.

D’autres services peuvent être développés en fonction des réalités de chaque localité et surtout des besoins de jeunes. L’idée est d’agir à la fois sur le fonctionnement du centre et sur son modèle économique. Certains services peuvent être payants, mais à des tarifs sociaux adaptés aux jeunes. Cela permettrait de générer des ressources destinées au fonctionnement du centre. Prenons l’exemple de la connexion Internet : il faut payer l’abonnement.

Une mairie ne pourra pas nécessairement prendre cette dépense en charge en permanence. Si le centre arrive lui-même à générer des ressources, il sera plus facile de maintenir ce type de service. C’est justement ce que nous recherchons : la durabilité. Le projet prendra fin, mais si les centres deviennent autonomes, ils pourront continuer à fonctionner et les jeunes continueront à avoir accès aux services.

  • Quel est le bilan du projet à ce stade ? Combien de jeunes ont déjà été touchés ?

Pour le bilan à ce stade, les données disponibles au 30 juin 2026 font état de 47 595 jeunes bénéficiaires touchés à travers les formations, l’accompagnement, les subventions et d’autres interventions. Au niveau des infrastructures, dix structures destinées à la jeunesse, notamment des CEPDJ et des maisons de jeunes, ont été réhabilitées et équipées. Neuf bibliothèques numériques ont également été déployées.

Nous avons par ailleurs accompagné 497 micro-entreprises rurales. Sur le volet numérique et communautaire, 1 073 groupes G50 ont été constitués et structurés et quatre services digitaux ont été mis à disposition. Au-delà de ces chiffres, il y a également des résultats qualitatifs. Nous avons, par exemple, organisé des formations de préparation aux concours directs. La première année, certains jeunes qui en ont bénéficié ont réussi aux concours.

Nous soutenons également un programme appelé FasoOpps, (https://www.fasoopps.com/) qui est accessible en ligne et permet aux jeunes d’accéder à des opportunités sans avoir à se déplacer. Ils peuvent notamment y trouver des offres d’emploi et de stages. Ainsi que ORION (https://orion-app.goaicorp.com/) qui est une plateforme en ligne de préparation aux concours directs qui a permis à plus de 4000 jeunes de se préparer aux concours cette année. Certains jeunes ont également été accompagnés à travers la mise à disposition de kits et d’un appui financier leur permettant de démarrer leurs activités.

À terme, le projet ambitionne également de contribuer à la création ou à l’amélioration de 25 000 emplois, de créer ou renforcer 530 hubs, dont 30 sites physiques et 500 groupes numériques G50, de renforcer les compétences de 15 000 jeunes en citoyenneté, culture numérique et entrepreneuriat, de soutenir 100 entreprises incubées et de subventionner 750 projets prometteurs de jeunes.

  • Comment accompagnez-vous concrètement les jeunes dans l’accès à l’emploi et la création d’activités ?

Nous avons notamment l’équipe du Partenaire WAKATLAB qui intervient dans les formations et, surtout, dans la mise en place d’un écosystème favorable au développement des jeunes et au fonctionnement des maisons de jeunes. Nous ne voulons pas nous appuyer uniquement sur les jeunes. Nous devons également travailler sur le tissu économique qui existe autour d’eux. Si nous formons un jeune mais qu’il n’existe pas, dans son environnement, d’acteur économique capable de l’employer ou de l’accueillir en stage, nous n’aurons pas véritablement résolu son problème. C’est dans cette logique qu’intervient le programme ÉLAN, destiné à accompagner les micro-entreprises rurales et locales. À travers ce programme, les maîtres artisans et les petites entreprises locales sont accompagnés dans le développement de leurs activités. Il s’agit notamment de les aider à rechercher leur clientèle, développer leur activité, produire davantage et mieux vendre. Lorsque ces entreprises se développent, elles peuvent avoir besoin de personnel. Les jeunes que nous avons formés peuvent alors être recrutés par ces entreprises.

Il y a également le programme de stages. Les jeunes peuvent identifier les métiers dans lesquels ils souhaitent être formés, puis être placés auprès de maîtres artisans pour apprendre ces métiers. Nous avons déjà enregistré des cas où, à l’issue des trois mois de stage, des maîtres artisans ont directement recruté les jeunes parce qu’ils avaient apprécié leur travail. Il y a donc plusieurs volets : les stages, l’accompagnement des entreprises et les formations.

WAKATLAB organise également des formations. Au départ, il s’agissait notamment de formations de base sur l’entrepreneuriat, la citoyenneté et les compétences de vie, avec l’objectif d’aider les jeunes à devenir des citoyens actifs. L’équipe accompagne également la maturation des dossiers afin d’identifier les meilleurs projets susceptibles d’être financés.

Mais nous avons constaté que les jeunes ne recherchent pas uniquement des formations en entrepreneuriat. Le numérique suscite également beaucoup d’intérêt. Des sessions de formation dans le domaine du numérique sont donc organisées en fonction des besoins exprimés par les jeunes. L’idée est de leur permettre d’acquérir des compétences pratiques qu’ils peuvent rapidement valoriser et monétiser.

  • Quel est le rôle des groupes G50 dans cette stratégie ?

AUXFIN Burkina Faso intervient notamment dans la digitalisation à travers la mise en place des groupes G50. Il s’agit de groupes de 50 jeunes ou membres de ménages qui disposent d’une tablette. La stratégie part d’une réalité : les maisons de jeunes se trouvent généralement au niveau des chefs-lieux de communes. Or, plusieurs villages sont rattachés à ces communes et leurs habitants peuvent être éloignés du centre. Les jeunes de ces villages doivent eux aussi pouvoir accéder aux opportunités.

Les groupes G50 permettent donc de rapprocher ces opportunités des populations. Une tablette est mise à la disposition du groupe et contient différents contenus de formation. L’objectif est également de créer un lien entre les centres physiques et ces groupes, que nous considérons comme des centres virtuels.

Grâce aux tablettes, les membres peuvent notamment suivre des formations pratiques sur l’agriculture et L’épargne, l’entrepreneuriat, la transformation des PFNL etc. Des vidéos permettent de suivre différentes étapes et de comprendre concrètement comment mener certaines activités. Les groupes peuvent également faciliter l’accès aux intrants. Comme les membres sont organisés en groupes, ils peuvent notamment effectuer des achats groupés. Cela peut leur permettre d’accéder à certains intrants, comme les engrais, à de meilleures conditions. Ils développent également des mécanismes d’épargne.

Le travail porte aussi actuellement sur l’accès aux marchés, notamment pour les agriculteurs qui rencontrent des difficultés à commercialiser leurs productions. Chaque partenaire intervient donc sur des aspects complémentaires. WAKATLAB travaille notamment sur les formations, l’accompagnement des micro-entreprises et la formation des jeunes. AUXFIN intervient sur la digitalisation et les groupes G50, tandis que Tanager intervient notamment sur la coordination des acteurs, la réhabilitation, la gouvernance et le fonctionnement ainsi que les Bibliothèques Numériques.

  • Les formations sont-elles sanctionnées par des attestations ou des certificats ?

Certaines formations donnent lieu à des attestations. Pour ces formations l’accent est mis sur les attestations numériques qui permet de simplifier davantage le processus.

  • Quels sont les principaux défis rencontrés dans la mise en œuvre du projet ?

Le premier défi concerne le fonctionnement même des maisons de jeunes. Pour qu’elles soient réellement fonctionnelles, il faut qu’il y ait une présence permanente. Si vous connaissez les maisons de jeunes, vous constaterez que beaucoup sont fermées. Elles sont ouvertes lorsqu’il y a une fête, une activité ou une réunion, puis elles sont refermées. Or, normalement, une maison de jeunes doit fonctionner comme un véritable service. Lorsqu’un jeune a besoin d’une information ou d’un accompagnement, il doit pouvoir s’y rendre et trouver quelqu’un pour lui répondre. C’est ce qui permettra à la maison de devenir réellement un carrefour d’opportunités pour les jeunes. C’est dans ce cadre que nous travaillons avec le SP Youth Conneckt à travers les référents opportunité-insertion (ROPI). Ces agents sont affectés dans les communes pour s’occuper des questions liées à la jeunesse.

Nous estimons qu’ils devraient pouvoir travailler depuis les maisons de jeunes afin de jouer pleinement leur rôle. Le deuxième défi concerne la mise en place du modèle économique. Les populations sont souvent habituées à la gratuité. Lorsqu’on leur explique qu’une contribution peut être demandée pour faire fonctionner une maison de jeunes dont elles bénéficient elles-mêmes, cela peut être difficile à faire accepter.

Pourtant, l’objectif n’est pas de faire partir l’argent ailleurs. Il s’agit de générer des ressources destinées au fonctionnement de la maison. Il faut également réfléchir à la réutilisation de ces ressources. Si le centre génère des revenus, il faut un mécanisme permettant la bonne gestion des fonds générés et de les réinvestir dans le fonctionnement du centre. Tout cela doit être encadré et discuté avec les communes. La gouvernance constitue également un défi. Il faut mettre en place des comités de gestion. Il existe des textes adoptés par le ministère, notamment un arrêté interministériel qui précise les modalités de mise en place des organes de gestion des centres d’éducation permanente. Nous nous appuyons sur ces textes pour accompagner les communes dans la mise en place des organes de gestion.

L’objectif est que les centres soient bien gérés et surtout qu’ils soient pérennes. Nous ne voulons pas qu’à la fin du projet, après avoir réhabilité et équipé les infrastructures, celles-ci se retrouvent de nouveau fermées. C’est justement ce que nous voulons éviter.

  • Quelles sont les prochaines étapes de Carrefour des Opportunités ?

Les prochaines étapes sont nombreuses. Nous travaillons en collaboration avec le Ministère en charge de la Jeunesse qui nous appuie beaucoup dans les orientations stratégiques. Nous avons également des partenaires qui suivent notre travail et qui trouvent l’expérience intéressante. Certains souhaitent venir voir ce que nous faisons afin d’étudier la possibilité de s’en inspirer ou de faire quelque chose de similaire. Nous visons 50 communes. Lorsqu’on regarde le nombre de communes du Burkina Faso, cela reste relativement limité. Il existe donc encore beaucoup de possibilités.

Il y a également beaucoup de maisons de jeunes qui sont délaissées. Si elles sont bien organisées et fonctionnelles, elles peuvent véritablement contribuer à aider les jeunes. Nous espérons que l’expérience pourra encourager d’autres acteurs. Même s’il ne s’agit pas exactement du même modèle projet, d’autres partenaires peuvent s’inspirer de cette approche et la reproduire de manière adaptée. Cela permettra à davantage de jeunes de bénéficier de ces opportunités.

  • Quel message souhaitez-vous adresser à la jeunesse ?

Pour les jeunes, je dirais simplement qu’il faut s’engager. Le pays concerne tous les jeunes, comme il concerne tout le monde. Il ne faut pas se mettre à l’écart. Il faut s’engager pour sa communauté. Il ne faut pas rester assis à la maison en attendant que les bonnes choses ou les bonnes nouvelles nous tombent dessus. Un jeune doit aller à la rencontre des opportunités. Nous travaillons avec les jeunes, à travers Carrefour des Opportunités, pour rapprocher les opportunités d’eux.

Mais si une opportunité se trouve au niveau de la maison des jeunes, est-ce qu’en restant chez soi, on pourra y accéder ? Celui qui se déplace et va à la rencontre de l’opportunité peut en bénéficier. Mais si on choisit de rester à la maison, on ne peut pas en bénéficier. Il faut donc que les jeunes se lèvent et aillent à la rencontre des opportunités.

Le monde est aujourd’hui très ouvert et il existe énormément d’opportunités. Celui qui veut vraiment profiter des opportunités, s’en sortir et réussir peut le faire. C’est le message que je peux lancer aux jeunes. Carrefour des Opportunités est là. Les maisons de jeunes sont là pour cela.

Il en est de même pour les Centres d’éducation permanente et de développement de la jeunesse avec lesquels nous travaillons. Les jeunes peuvent faire un tour dans ces centres. Ils pourront voir les services qui y sont proposés et trouver quelque chose qui les intéresse et qui peut leur permettre de s’épanouir.

  • Pouvez-vous citer quelques communes concernées par le projet ?

À la date du 30 juin 2026, il est mis en œuvre dans 47 communes que sont : Dédougou, Dori, Fada N’gourma, Korsimoro, Pabré, Ouarkoye, Karangasso Sambla, Karangasso Vigué, Bama, Banfora, Ziniaré, Méguet, Kayan, Tiéfora, Koubri, Komsilga, Kaya, Bingo, Tanghin Dassouri, Fara, Toécé, Gaongo, Kombissiri, Namissiguima, Latoden, Oury, Yaho, Bérégadougou, Douna, Laye, Arbollé, Samba, Imasgo, Kokologho, Kordié, Komki-Ipala, Saaba, Ipelcé, Saponé, Koti, Koumbia, Diabo, Diapangou, Gaoua, Diébougou, Dano et Bondigui et Ouagadougou.

Propos recueillis par Salfo Zabré/ LA PLUME

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